Chassés du paysage
- mobriet
- il y a 22 heures
- 3 min de lecture

Paul Baudon . Le signal silencieux
« Aux quatre vents » : cela pourrait être le nom, un peu désuet, d’une villa en bord de mer, enfouie dans les tamaris, chérie par des générations de vacanciers, promesse de bonheur tangible, immuable. C’est aujourd’hui le titre de la nouvelle exposition de Tulipe Mobile au Musée Quesnel-Morinière à Coutances, qui réunit deux photographes dont les travaux racontent une histoire bien différente. Dans « Le signal silencieux », Paul Baudon documente la destinée d’une vaste « barre » d’appartements -une résidence baptisée « Le Signal » -construite à l’orée des années 60 à Soulac-sur-Mer de Gironde, à 200 mètres du rivage. Au fil de tempêtes dont on a déjà oublié les prénoms, tant elles se succèdent désormais sans relâche, l’océan a gagné du terrain, est venu lécher les fondations. La résidence s’est retrouvée « les pieds dans l’eau », au sens propre. Seuls huit mètres la séparaient encore des flots quand il a été décidé, en 2014, d’évacuer le bâtiment, grand blockhaus de béton aujourd’hui livré aux vagues et aux tags. Piégés eux aussi par la montée des eaux, les propriétaires des lieux – souvent des retraités modestes désirant simplement finir leurs jours au bord de l’eau, mais dont les économies d’une vie ont été englouties dans la bourrasque - ont fait face, depuis, à un flot dévastateur de procédures et de paperasses. Des vies submergées. C’est ce que racontent aussi les clichés de Paul Baudon : les réfugiés climatiques ne viennent pas forcément du bout du monde.

Hervé Dez . The drowning archives
L’idée que l’on peut être, à pas si lointaine échéance, chassé d’un paysage aimé, familier et rassurant, hante aussi les photos rassemblées par Hervé Dez dans « Drowning Archives », l’autre partie de l’exposition. Ses clichés en noir et blanc explorent de vastes étendues du littoral bas-normand, avec ses havres, ses mielles, ses marais, ses champs en lisière de plage…Une côte à la fois sauvage et marquée par le travail de l’homme : ici, les carottes sont dites « de sable », et l’ostréiculture a aussi, depuis des décennies, façonné le paysage. On croise un lapin mort, un phoque bien vivant, des arbres déracinés par le vent et la houle, mais ces photos - impossibles à dater - sont vides de toute présence humaine…Que s’est-il passé ? Le pire, qui est désormais certain, a-t-il déjà eu lieu ?
Hervé Dez . The drowning archives./Archives personnelles/ Archives du département de la Manche
Pour voir les gens qui ont habité ce décor, il faut s’approcher un peu plus près. Dans des « boîtes » de différents formats, en regard de ses propres clichés, Hervé Dez expose de petites photos d’archives glanées dans sa collection personnelle ou dans celles du département de la Manche : paysan normand de carte postale, ramasseurs de varech, ados à la baignade… Travailleurs de la mer, citadins en vacances. Vies laborieuses , vacances heureuses. Tout cela s’est passé dans ces mêmes lieux que ceux saisis récemment par le photographe. Sauf que ces photos anciennes, jaunies, palies, froissées, gondolées, parlent elles aussi de fragilité et de destruction. Le dispositif interroge : que peuvent nos souvenirs face à l’inexorable transformation du paysage ? Notre mémoire des lieux est-elle soluble dans l’eau salée ? Que se passera-t-il si, chassés de ces territoires aimés par le grand déferlement, nous oublions d’emporter nos albums de famille ? Si nos archives photographiques -« Drowning Archives » - sont submergées elles aussi ?
Passé l’effroi, juste avant la noyade, survient paraît-il ce moment très doux, lumineux, où l’on a envie d’abandonner la bataille et de se laisser sombrer. C’est aussi celui, ultime, où l’on peut trouver le courage de regagner le rivage. De retourner habiter le monde. Même si la côte n’a plus du tout le(s) même(s) trait(s.) De la photographie comme déclencheur, comme réflexe de survie ? Les paysages sont mortels. Mais peut-être y-a-t-il une vie après la noyade …
"Aux quatre vents", exposition au Musée Quesnel-Morinière de Coutances , du 5-5-2026 au 5-9-2026; Entrée libre et gratuite.









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